10 juin 2010

Le Brésil et le football, par le sociologue Roberto DaMatta

A quelques encablures désormais du début de la 19ème Coupe du Monde de Football (dont j'espère qu'elle verra briller les 3 équipes qui me sont chères, soit la France, la Slovénie et...le Brésil), je voulais vous donner à lire la passionnante interview que l'anthropologue et sociologue brésilien Roberto DaMatta a accordé hier au journal Lance (l'équivalent de notre L'Equipe) et qui éclaire la relation intime que le Brésil et les brésiliens entretiennent avec le football. Parce que le football est une chose on ne peut plus sérieuse au Brésil, à telle enseigne que Roberto DaMatta a consacré pas moins de trois livres sur l'influence que le ballon rond exerce sur les fondamentaux de la société brésilienne...

En voici donc les meilleurs extraits:

Lance : "Quelle est l'importance du football pour le Brésil ?"
Roberto DaMatta : "Le football met en scène une triple 'dramatisation' de notre société, de trois de ses aspects les plus importants. Le premier est la 'dramatisation' de la victoire, dans une société où la majorité ne gagne rien et n'inspire aucun respect. Le second est l'expérience, unique dans la société brésilienne, du sentiment d'égalité : en s'associant à une équipe, le brésilien sort de la sphère du quartier, de la famille ou du travail et entre dans un monde qui associe égalité et modernité. Le football est moderne, il a des règles que tous sont obligés de suivre, riches et pauvres, blancs et noirs. Enfin, en soutenant une équipe, le supporter acquiert une identité spécifique, un lien fort avec quelque chose qui existait avant lui, qui existe avec lui (mais qui ne dépend pas de lui et lui impose une série d'obligations, comme porter le maillot de son équipe ou continuer à supporter celle-ci, qu'elle gagne ou qu'elle perde), et qui va continuer à exister même après que ce supporter décède."
L : "Quel est le rôle de la sélection nationale ?"
RDM : "La sélection nationale a eu un rôle fondamental dans le renforcement du sentiment national, qui est représenté par le drapeau ou les couleurs nationales, et a créé un véritable amour pour le Brésil. Dans les années 1920 à 1940, il y avait une mythification de l'étranger. Les brésiliens se sentaient inférieurs devant quelqu'un de plus grand et de plus blanc. Quand le Brésil a commencé à gagner, à partir de 1958, le sentiment de fierté d'être brésilien a changé du tout au tout !"
L : "Pourquoi durant la Coupe du Monde y a-t-il un tel sentiment de patriotisme ? Même les personnes qui n'aiment pas le football se prennent au jeu !"
RDM : "Cela arrive également dans d'autres pays où le football bénéficie d'une position hégémonique. Le football a cette capacité d''engagement'. Etant joué avec les pieds, il existe une forme d'imprécision qui n'existe pas dans les autres sports. De plus, c'est un sport universel : quelle que soit votre taille, vous pouvez y jouer et de surcroît, il est basé sur la continuité d'action et de jeu, et non la 'discontinuité', comme peut l'être le football américain."
L : "Vous avez écrit que le style du football brésilien qui est de dribbler plutôt que de chercher le duel est un réflexe culturel des brésiliens, qui est de contourner les problèmes et d'éviter les confrontations. La sélection de Dunga a un style opposé. Le peuple préfère t-il plutôt le style brésilien ou la victoire ?"
RDM : "La sélection de Dunga s'adapte à la modernité du football, qui est de gagner à tout prix. Le 'style' est autre chose, de plus génétique. Chaque entraîneur imprime sa personnalité à son équipe. Dunga était un joueur limité, mais guerrier, et il souhaite insuffler cet esprit guerrier à son équipe. Ceci étant, jouer en défense, préserver son but a beaucoup à voir avec l'amour du maillot, le sens du sacrifice. Et puis le sens de l'histoire est aussi d'offrir moins de spectacle, moins de 'show', car ceci pourrait s'associer presque à du cirque pour seulement gagner plus d'argent, ce qui est malheureusement arrivé pour l'équipe du Brésil en 2006."
L : "Qu'apporte au Brésil le fait d'avoir autant de joueurs évoluant à l'étranger ?"
RDM : "Ces joueurs sont des instruments absolument incontournables de diffusion des valeurs du Brésil dans le monde. Ces gars font plus pour le Brésil que tous les ministres du gouvernement réunis. Dans la diffusion de valeur comme l'éducation, la modération, la joie de vivre ou même dans leurs excès. Pelé a plus fait pour le Brésil que tous les ministres des affaires étrangères réunis. Et puis, ce qui est fantastique, c'est que la plupart d'entre eux, noirs et descendants d'esclaves, sont aujourd'hui les vrais représentants de la diversité du Brésil, avec un rôle à jouer plus important que les politiques. Ces jeunes sont le Brésil personnifié."

6 commentaires:

Anonyme a dit…

De Bertrand :
Très intéressant. Merci de l'envoi.
En 1994, je ne connaissais pas encore le Brésil, mais j'avais un ami brésilien en France. Je me moquais un peu de lui à cause des funérailles nationales et de toutes les larmes versées par les brésiliens pour Senna, un grand pilote, certes, mais un pilote de F1 seulement. Il m'avait répondu que la France, comme les autres pays européens, s'est construite au cours d'une histoire longue et riche, d'où sont sorties des valeurs communes fortes qui soudent les français entre eux, alors qu'au Brésil les seuls moments où tous les brésiliens se retrouvent tous unis derrière le drapeau sont quand Senna gagne une course de F1 et quand la Seleção joue la coupe du Monde.

Davidikus a dit…

C'est marrant les coïncidences : j'avais cité Roberto Da Matta dans ma thèse !

http://davidikus.blogspot.com/

insideamerica a dit…

Si on reconnait le caractère d'une nation à son style de jeu ("dribbler pour éviter la confrontation"), je me demande ce que le "coups de boule" de Zidane et la "main" de Henry peut bien révéler de l'identité française... Hmm.

Footeux et intello. On aura vraiment tout vu sur ce blog ;-)

Antony a dit…

@Jean : Le problème de Zizou sur le coup, c'est qu'il s'est cru dans un match de football américain, il est devenu une fraction de seconde adepte de la "discontinuité" :)
Bises

Davidikus a dit…

Jean : L'analyse en termes de style n'a de sens que si on prend en compte le style fantasmé, le stéréotype. C'est ce style là qui exprime l'image de la nation. La réalité importe peu. Tous les moments où ce style n'est pas en place sont vus comme des exceptions (de la discontinuité), même s'ils constituent la majorité du temps ! Regarde ce qu'en dit Bromberger. Si tu as le temps d'attendre, je devrais sortir un bouquin sur le sujet en 2012 chez un éditeur universitaire anglais.

insideamerica a dit…

Je pense plutôt qu'on ne projette dans le jeu l'image qu'on se fait des joueurs (les brésiliens doivent être danseurs, les allemands forcément militaires et les français toujours opportunistes ;-)
Au Brésil comme ailleurs le sport exacerbe le sentiment national. On attend de l'équipe qu'elle représente le pays, la région ou le quartier. Au final, je crois qu'elle se contente de taper dans le ballon du mieux qu'elle peut pour gagner.

A Pittsburgh, j'ai pris l'habitude de suivre l'équipe de
hockey. Ils sont très bons et gagnent souvent. Et leur "style" est devenu emblématique de la ville, et quand ils ont gagné la Stanley Cup, du pays tout entier... Sauf que 40% des joueurs sont en fait des Canadiens !!!

...Mais j'ai hâte de lire le bouquin, quitte à attendre 2012. J'espère en trouver la promo en bonne place sur le blog d'Antony quand il sortira !

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