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05 novembre 2011

Boycottons les Favela Tours !

Je ne crois pas vous avoir déjà dit toute l'aversion qui est la mienne lorsque je croise dans les rues de Copacabana (où le terrain n'est pas vraiment accidenté...) ces jeeps monstrueuses abritant une cargaison de blancs-bec en short de l'US Army, partant à l'assaut des morros de Rio à la "chasse" aux favelados comme ils iraient au safari dans le cratère du Ngorongoro
J'ai ainsi beaucoup aimé le dessin de Rash Brax que m'a envoyé récemment mon amie québécoise Anne-Marie (avec qui j'avais fait un tour dans la comunidade de Santa Marta, à Botafogo, en août 2010). 
A découvrir ci-dessous ! 

Cliquer pour afficher en + grand ! 

Ah oui autre chose avant de conclure : j'ai reçu plusieurs messages (à vrai dire pas désagréables, cela prouve que je suis un peu suivi ;) de lecteurs inquiets de mon silence de ces dernières semaines. Le fait est que j'ai commencé une nouvelle aventure professionnelle, passionnante et excitante, mais qui m'occupe ma foi un petit peu : je suis en charge du développement du portail de cinéma brésilien Adorocinema.com, qui a été racheté voici quelque temps par le grand frère français Allociné.com. Je promets néanmoins de continuer à vous faire partager mon quotidien carioca avec plus de régularité dans les prochains mois !

05 août 2011

Concert de l'Octopus Brass Band, en soutien à Terr'Ativa

Je vous ai déjà entretenu voici quelques semaines du travail remarquable qu'effectue l'ONG franco-brésilienne Terr'Ativa au service des enfants (et des parents) de la communauté du morro do Fuba, dans le quartier de Cascadura, à Rio, dans des conditions difficiles (peu de moyens, un quartier encore non pacifié -en témoignent les récentes escarmouches entre les traficants et la milice, qui domine le morro), sans oublier le drame qu'a vécu l'organisation en février 2007 avec le lâche assassinat de trois de leurs membres, dont la fondatrice de l'ONG, Delphine Douyère.



Terr'Ativa est parvenue à surmonter ces difficultés et fête aujourd'hui ses douze ans d'existence à Rio. Pour fêter dignement cet anniversaire, un concert exceptionnel de la fanfare française Octopus Brass Band (qui appartient au réseau "Fanfares sans frontières") sera donné ce mardi 9 août à 19h00 au sein du Théâtre de la Maison de France (PSA Peugeot-Citroën, permettez ! ;), avec les participations spéciales du sambista Aleh Ferreira, de l'Orquestra Voadora et de nombreux enfants du Morro do Fuba !

Ci-dessous un petit extrait du concert de rue de l'Octopus Brass Band dans les rues de Lapa voici quelques jours !


L'intégralité de la recette sera reversée à Terr'Ativa, pour poursuivre et intensifier ses actions en faveur de la communauté de Fuba. Venez donc nombreux à l'évènement !


# TEATRO MAISON DE FRANCE :  Avenida Presidente Antonio Carlos, 58 - Castelo / Centro – Rio de Janeiro
- Prix des billets en achat anticipé : 30 R$ 
par téléphone au (21) 4003-2330 ou à la billetterie du théâtre tous les jours de 14h00 à 19h00; 50 R$ sur le site Ingresso.com
- Prix des billets le jour du concert : 50 R$. 

04 avril 2011

Terr'Ativa, une ONG remarquable au Morro do Fuba

Lorsque l'on évoque Rio, on pense bien entendu immédiatement aux paysages de carte postale, à la baie de Guanabara, au Cristo du Corcovado, au Pão de Açucar, aux mythiques plages de Copacabana et d'Ipanema...Cependant, Rio de Janeiro est loin de se réduire à ces quelques clichés où se concentre l'attention des visiteurs et des médias, c'est une mégalopole de près de 7 millions d'habitants, s'étendant du nord au sud sur plus de 50 kilomètres. Et c'est aussi un concentré du Brésil, avec la passion et la chaleur qui emplit les âmes de chacun de ses habitants, mais aussi, et infelizmente, avec ses dramatiques inégalités et ses quartiers (majoritaires) défavorisés, ses trop fameuses favelas (que les habitants préfèrent appeler comunidades -communautés- le terme favela étant malheureusement trop souvent associé à violence, vol ou trafic de drogue).

C'est pour lutter contre ces préjugés, mais aussi pour découvrir le travail de Terr'Ativa, la branche brésilienne de l'ONG française Terr'Active (et vous le faire partager aujourd'hui), que je suis me suis rendu au Morro do Fuba, un "complexe" de 3 communautés et d'environ 15.000 habitants, situé dans la Zona Norte de Rio, dans le traditionnel quartier de Cascadura (lui-même voisin de Madureira, le formidable quartier carioca où est née l'incontournable samba). L'invitation avait été lancée quelques jours auparavant par la charmante Anne-Cécile, une lyonnaise en stage longue durée au sein de l'association, et par Renata, la coordinatrice du projet Terr'Ativa à Rio (en photo ci-dessous aux côtés de mon amie Stéphanie, qui m'a fait le plaisir de m'accompagner durant cette visite).

Anne-Cécile, Renata et Stéphanie..sur les toits ! 
Vue de Fuba
Anto devant le tag Terr'Ativa :)

A la différence de ses cousines de la Zona Sul (Dona Marta, Cantagalo, Babilônia...), les favelas de la Zona Norte, éloignée des feux des projecteurs et plus difficile d'accès, sont habituellement les laissées pour compte du travail des ONG, qui concentrent le gros de leurs efforts dans les communautés "exposées" de Botafogo, Ipanema ou Leme. Terr'Ativa a fait un autre choix, plus courageux mais aussi plus délicat (en particulier pour ce qui concerne la recherche de parrains financiers), en installant, au coeur d'une petite maison à l'entrée de la comunidade de Fuba, un centre éducatif à destination des enfants de celle-ci. La mission de Terr'Ativa se décline en deux programmes distincts :

- "Tico-tico no Fuba", qui accueille aujourd'hui près de 70 petits entre 7 et 12 ans, mêlant soutien scolaire, jeux créatifs et activités sportives. L'un des exercices, pas forcément le plus évident, pourrait être intitulé la "quête du silence" : l'objectif est de faire le silence au sein d'un groupe de 15 à 20 enfants, pendant au moins 30 secondes. Le résultat ? En vidéo ci-dessous ;)


En classe et heureux de l'être :)
Le Morro vu par les enfants
Leçon dans le couloir 
File en attendant le brossage des dents ! 

- "Angu sem caroço" est le programme mis en oeuvre pour environ 30 adolescents de Fuba, où les professeurs mènent également des activités artistiques, mais aussi des discussions de groupe dans le but de sensibiliser les jeunes aux sujets de société (éducation, santé, politique, sexualité), et les conseillent dans leurs prémices d'orientation professionnelle et d'insertion sociale.

Le "prof" Fabio avec Ana Clara, et quelques accords de guitare...
Mais Renata en parlera beaucoup mieux que moi, sur cette vidéo empruntée au site de Terr'Ativa :


Terr'Ativa por tdmsolidaire

Les projets de l'association sont également nombreux : en plus de souhaiter étendre le nombre des enfants concernés par les programmes déjà cités (l'objectif est de doubler si possible les effectifs), Renata et Anne-Cécile souhaiteraient mettre en oeuvre un programmé dédié aux femmes et mères de Fuba, une activité de fabrication de sacs à main qui permettrait de gagner un peu d'argent, de faire travailler ensemble les femmes de la communauté, mais aussi de donner des cours d'alphabétisation aux nombreuses mères qui ne savent ni lire ni écrire -près de 20% d'analphabétisme dans le quartier). 

Bien entendu, tout ceci a un coût, et l'association recherche activement de nouveaux parrains susceptibles d'investir dans ces nouveaux projets (et de "sécuriser" également l'existant). A titre d'exemple, la mise en oeuvre du programme "coopérative de sacs à main" pour ces dames de Fuba coûterait environ 9.000 € (matériel, professeurs, ordinateurs...). Je profite donc de ma communauté bloguesque pour lancer un appel à soutien : toutes les bonnes volontés, les bénévoles, les entreprises prêtes à investir sont les bienvenus pour aider à la pérennité du projet ! Un seul contact : Renata de Oliveira Santos, terrativa@terrativa.org,  +55 (21) 8682-6664

Guilherme, Lucas, Marcos, Rafael, Marcelo, Jadson...et bien d'autres vous remercient par avance ! 



30 novembre 2010

Rio, deux jours après la "libération"

"La reconquête", "Le trafic blessé à mort", "La liberté a ouvert ses ailes au-dessus de Rio"...Au surlendemain de l'intervention des forces armées, qui a mobilisé plus de 2.700 hommes, dont 800 militaires fédéraux, la presse carioca verse dans l'emphase, voire dans l'euphorie, pour décrire le franc (mais prévisible) succès remporté par les "gens du Bien" face aux "bandits et aux trafiquants". Le complexo do Alemão, l'une des favelas les plus dangereuses de la ville, est donc "tombé", en moins de temps qu'il faut pour le dire ou quasi -l'intervention survitaminée aura duré tout au plus une heure, dans le clair matin du dimanche 28 novembre 2010. La démonstration de force a eu raison des velléités belliqueuses des quelques 600 "bandits" qui s'étaient réfugiés dans "l'Allemand" depuis vendredi soir et le premier assaut (déjà victorieux) lancé sur Vila Cruzeiro par la Police Militaire de Rio.
La colombe et la Police Militaire : quel beau symbole...
C'est évidemment une magnifique nouvelle pour la ville, pour l'Etat de Rio, pour tous ceux qui rêvent d'une Cidade Maravilhosa pacifiée et libérée de la gangrène mafieuse qui prolifère depuis 30 ans, mais c'est avant tout une nouvelle formidable pour les habitants de ces quartiers déshérités, laissés à l'abandon par les autorités pendant plus de 30 ans, et qui se réveilleront ces prochains jours (semaines, mois, années ?) sans crainte de croiser des trafiquants surarmés dans les ruelles de leurs "communautés" et sans devoir rendre des comptes à ces  représentants des "forces du Mal"...
Mais ce dont on peut se réjouir par-dessus tout, c'est la conduite exemplaire (une fois n'est pas coutume) des policiers et militaires dans la conquête de ce bastion du trafic de drogue, considéré comme inexpugnable voici encore quelques semaines : pas de règlements de compte à outrance, peu de victimes recensées (3, officiellement, toutes du côté des "bandidos", et un modus operandi réussi entre les différentes unités mobilisées (Police Militaire, Police Civile, armée fédérale). C'est d'ailleurs ce que souligne le professeur d'histoire contemporaine Francisco Texeira dans l'excellente colonne de Merval Pereira, du Globo du jour : "Nous avons vu qu'il était possible d'être dur, de maintenir l'ordre, sans violer les droits civils, sans générer de grande violence, sans un bain de sang qui aurait décrédibilisé l'action policière. Nous avons vu de l'efficacité, de la compétence".
Si l'opération s'est déroulée si "pacifiquement", c'est bien sûr parce que les "bandits", apeurés par la démonstration de force, ont renoncé au combat frontal et ont rapidement fui (vers Rocinha ?) ; mais c'est également -et peut-être avant tout- grâce aux propres habitants de "l'Allemand" et de "VC" que les opérations se sont déroulées aussi proprement : pour la première fois, ceux-ci ont étroitement collaborés avec les forces armées, traduisant à la fois une confiance retrouvée dans les représentants de l'ordre et une exaspération sans nom des (anciens) maîtres des lieux, bandits et trafiquants en tout genre. Confiance retrouvée, et il faut ici créditer la politique de sécurité initiée par le gouverneur Sergio Cabral, car les habitants imaginent maintenant que l'Etat va installer des UPP (Unité de Police Pacificatrice, dont je vous ai déjà parlé ici) au sein de ces communautés "libérées", et que le règne du trafic et du pouvoir parallèle est arrivé à son terme, une fois pour toutes. C'est ce que relate le professeur et psychanalyste carioca Joel Birman dans la même colonne de Merval Pereira : "La police a été perçue (dans cette opération) comme un sujet de l'état de droit. Les habitants (des favelas) ont senti qu'ils étaient protégés par une autorité et ils sont ainsi sortis de la peur paralysante qui jusqu'alors les bloquaient...". Bonne nouvelle pour les habitants, ces fameuses UPPs à Alemão et Vila Cruzeiro devraient être inaugurées en juillet prochain -c'est en tout cas ce qu'a annoncé le gouverneur Cabral hier. Dans l'intervalle (il faut trouver et former près de...7.000 hommes pour garnir les rangs des unités "sédentaires" de police dans cet énorme complexe de favelas qui regroupe plus de 400.000 habitants), l'armée fédérale devrait rester sur place, afin de garantir la sécurité des lieux.
Les drapeaux du Brésil et de l'Etat de Rio flottants au vent...
On peut bien sûr regretter la surmédiatisation à outrance de cette "guerre à Rio", en particulier la mise en scène obscène des télévisions brésiliennes (la Globo au premier chef), dans uns sorte de Tropa de Elite revisitée et réaliste, avec force musiques guerrières, on peut regretter le vocabulaire déplacé et l'opposition trop basique entre les forces du Bien (Etat, Police, Armée...) et celles du Mal (trafiquants, bandits...) -en oubliant en particulier que de trop nombreuses favelas sont encore contrôlées par les Milices, ces policiers et ex-policiers corrompus qui imposent une loi encore plus sévère que les propres trafiquants sur les morros qu'ils dominent-, on peut regretter la décision somme toute démesurée, voire déplacée, du maire de Rio Eduardo Paes de faire du 28 novembre la date de "refondation de la ville", on peut regretter la mise en scène typiquement guerrière du "plantage" du drapeau brésilien en haut du complexe do Alemão "libéré" (photo ci-dessus), comme si l'on conquérait un territoire étranger, mais toutes ces réserves il est vrai s'effacent face au résultat, qui est l'établissement de l'état de droit dans une région historiquement délaissée (de façon délibérée ?) par les gouvernements successifs jusqu'à aujourd'hui.
Mais la partie est loin d'être gagnée néanmoins. Des centaines de quartiers de la mégalopole subissent encore le joug, qui des trafiquants, qui des milices, et les communautés "libérées" sont bien moins nombreuses que celles encore "occupées". L'une d'entre elles promet un combat homérique, à la fois symbole historique de la domination du pouvoir parallèle en pleine Zona Sul (les quartiers riches de la ville), tête de pont du trafic de drogue dans la ville, siège de la principale faction criminelle de Rio (l'ADA) et plus grande favela d'Amérique Latine, avec ses quelques 200.000 habitants (estimés) : la Rocinha. Le gouverneur Cabral, tout à l'euphorie de sa réélection voici deux mois, y a promis une UPP pour le début 2011. Les plans d'installation ont pu être chamboulés par les évènements récents, mais il faudra bien y aller. Cela promet d'être le moment décisif pour l'Etat et la ville de Rio dans la stratégie de reconquête des zones de non-droit. En espérant que cette nouvelle "guerre" soit aussi bien menée que celle qui vient de s'achever (?) à l'Alemão, et que tous les habitants de Rio (et pas seulement ceux des quartiers aisés) puissent à terme dormir sans (trop) craindre le lendemain.

25 novembre 2010

"Guerre" à Rio : l'orage avant l'accalmie (définitive) ?

Plus de 50 véhicules incendiées en pleines rues, près de 20.000 policiers militaires et civils réquisitionnés pour sillonner les morros de la ville et "chasser du bandido" à coup d'HK G3, de multiples attaques à main armée sur les postes des forces de police, des "car-jackings" comme s'il en pleuvait, des alertes à la bombe dans tous les quartiers (et jusque dans les plus chics shopping centers de la ville), la Marine Fédérale appelée en renfort pour fournir des véhicules blindés, 27 personnes tuées, c'est le triste comptage en forme de bilan (provisoire) de la flambée de violence qui agite Rio de Janeiro depuis 5 jours, dont les faits ont déjà été relatés par la presse internationale, comme ici sur le site du Monde.
Un bus incendié près de la Linha Vermelha
Ces scènes de guerrilla urbaine, que Rio n'avait plus connues, en tout cas à cette échelle, depuis plus de 5 ans, sont peut-être le chant du cygne des principales factions criminelles de la ville, qui gèrent depuis une vingtaine d'années le trafic de drogues et d'armements au sein de la Cidade (presque) Maravilhosa ; c'est en tout cas le crédo du gouverneur de l'Etat de Rio, Sergio Cabral (brillamment réélu voici quelques semaines à son poste en grande partie grâce au succès de sa politique de sécurité, via l'installation des fameuses UPPs dans les morros de la ville, dont je vous ai déjà parlé ici), et de son Secrétaire d'Etat à la Sécurité Publique, le vigoureux José Mariano Beltrame : d'après eux, les deux principales organisations criminelles de la ville, l'ADA (les Amigos dos Amigos -sic- qui "dirigent" l'une des dernières favelas de la riche Zona Sul non encore "sécurisée", mais pas la moindre, la gigantesque Rocinha et ses quelques 200.000 habitants) et le Comando Vermelho, fortement présent dans les comunidades de la Zona Norte de la ville), en guerre ouverte depuis 15 ans, se seraient unies afin de mettre à mal la stratégie de pacification menée par l'Etat de Rio, qui nuit forcément aux intérêts de leurs "businesses" illégaux respectifs. Le gouverneur promet de ne pas flancher face au chantage présumé, qui consisterait à stopper la création des UPPs (et en particulier celle qui doit prochainement tenter de prendre possession de...Rocinha, au grand dam du Comando Vermelho) en échange du calme -relatif- que la ville retrouverait, alors que des échéances majeures l'attendent -évidemment la Coupe du Monde de Football de 2014 et les Jeux Olympiques de 2016. S'il s'avère que la recrudescence actuelle des violences est bien le fait d'une réaction du "CV" et de l'"ADA" face à l'action pacificatrice de Cabral et Cie, ce dernier a évidemment raison de ne pas céder et de poursuivre la reconquête de quartiers déshérités et trop longtemps délaissés par la force publique. Il me semble que l'installation -déjà annoncée- de l'UPP à Rocinha (qui va réclamer quasiment près de...2.000 policiers postés en permanence au sein de la favela la plus peuplée d'Amérique Latine) va être LE moment décisif : si l'Etat parvient à reprendre durablement le contrôle de la principale plaque tournante du trafic à Rio, de surcroît située près des lieux de consommation (la Zona Sul et ses riches "yuppies"), il aura marqué des points décisifs dans cette guerre sans nom qui se déroule depuis plus de trente ans et qui pourrit la vie de ses habitants, en particulier des plus pauvres.
José Mariano Beltrame, le Secrétaire
 à la Sécurité Publique de l'Etat de Rio 

Cependant, face à cette version officielle qui reproduit le modèle basique d'opposition entre les "preux chevaliers" de l'ordre public (l'Etat, la Police Militaire, le BOPE...) et les terribles trafiquants avides de pouvoir et d'argent (le CV, l'ADA, mais aussi plus largement -et plus insidieusement- une large partie des habitants des favelas, à qui les habitants de l'asfalto -par opposition à la terre battue qui couvre les principales artères des morros cariocas...- en voudraient presque d'avoir pour certains d'entre eux retrouvé la paix via les UPPs...), des voix dissonantes s'élèvent, mettant en cause la stratégie globale de sécurité de l'Etat de Rio, comme la dramatisation excessive des évènements de ces derniers jours -sans parler des exécutions sommaires survenues dans les favelas, et ce terrible bilan de 27 tués, à date. 
La sociologue Julita Lembruger
Dans un entretien réalisé hier pour la Folha de São Paulo, la sociologue Julita Lembruger, spécialiste du système pénitentiaire brésilien, dresse un sévère constat sur la politique de sécurité menée par l'Etat de Rio : "Il y a un manque flagrant de continuité dans la politique de sécurité publique à Rio. Au contraire de São Paulo, qui a beaucoup investi, en particulier en technologie. A São Paulo, 60% des homicides sont résolus. A Rio, seuls 8% d'entre eux le sont. A São Paulo, il existe depuis longtemps une division dédiée aux homicides (600 hommes). A Rio, elle vient d'être créée, et ne compte que 250 hommes, alors que l'Etat de Rio enregistre 30% d'homicides en plus que celui de São Paulo...A Rio, il y a une politique de développement des UPPs, mais il n'y a pas de politique de sécurité. A aucun moment on n'a une idée de ce qu'est la politique de sécurité publique de l'Etat là où il n'y a pas d'UPP. Ils (l'Etat) ont réussi à très bien articuler la stratégie autour des UPPs. Mais après ? Il y a seulement 13 communautés dotées d'une UPP (sur plus d'un millier de favelas recensées à Rio...). Quelle est la politique pour le reste de l'Etat ? Il ne suffit pas de mettre des policiers dans les rues, il faut planifier et monitorer les actions de sécurité, mais pour cela il faut connaître parfaitement la réalité du terrain...Le risque majeur que je vois (dans la répression actuelle) est de tomber dans une spirale de la violence qui deviendrait impossible à résoudre."   

De son côté, le sociologue carioca Ignacio Cano déplore dans un entretien fait à la BBC Brasil l'exagération, aussi bien médiatique que gouvernementale, dans les discours des uns et des autres, et rappelle qu'il n'y a par exemple aucun comptage officiel du nombre de "car-jackings" (arrastões en portugais) qui se produisent à Rio, que la caisse de résonance liée au fait que certains d'entre eux se soient produits dans la riche Zona Sul a joué à plein, qu'il existe une tendance forte, qui survient de manière "cyclique", à la dramatisation des évènements du type de ces derniers jours, ou qu'encore il n'est pas formellement possible de lier la vague actuelle de violences au développement des UPPs, et qu'enfin il convient de regarder les chiffres officiels de la criminalité pour constater que la situation est structurellement en train de s'améliorer (baisse des vols et des homicides à Rio). 
Enfin, il est à noter que le propre Commandant Général de la Police Militaire de Rio, le colonel Mario Sergio Duarte, a rappelé sur son compte Twitter hier que les évènements de ces derniers jours étaient "le résultat d'années de mauvaise distribution des richesses, d'inégalité sociale, d'acceptation de la 'favelisation' et de combat social inefficace".

Quoiqu'il en soit, il me semble que les responsables politiques de l'Etat devraient absolument lutter contre le discours ambiant, qu'ils contribuent à entretenir aujourd'hui, faisant passer la majorité des habitants des favelas comme des criminels a priori (en envoyant par exemple aujourd'hui même des véhicules blindés et le BOPE -les forces spéciales de la police carioca- "nettoyer" le quartier de Vila Cruzeiro, le tout relayé par un discours exagérément guerrier), insister vraiment dans les paroles sur le distinguo traficant / habitant de la favela et dans la mesure du possible préserver la vie de tous -la présomption d'innocence est inscrite dans le droit brésilien, et la peine de mort abolie...en théorie. 

01 septembre 2010

L'ascenseur de Cantagalo : vraie avancée ou poudre aux yeux ?

Que vous soyez habitant de notre beau Rio, de préférence du côté d'Ipanema, ou voyageur de passage, en train de flâner dans les rues agitées du quartier le plus couru de la Cidade Maravilhosa, vous n'avez pas pu le rater, tant sa masse imposante attire l'oeil, à l'angle des rues Teixeira de Melo et Barão da Torre. Cet édifice à l'architecture résolument moderne, fait de béton, d'acier et de verre, composé de deux tours de respectivement 65 et 30 mètres de hauteur, reliées entre elles par une passerelle de près de 50 mètres de long, c'est le nouvel ascenseur de Cantagalo. Inauguré en grandes pompes en juin dernier par la fine fleur de l'establishment local (le gouverneur de l'Etat de Rio, Sergio Cabral, et le maire de la ville, Eduardo Paes, entre autres), il permet dorénavant aux quelques 12.000 habitants de la communauté éponyme d'accéder à leurs domiciles plus aisément, sans emprunter l'ancien et abrupt escalier qui était jusqu'alors le seul chemin menant "ao topo do morro" (au sommet de la montagne). Mais si cet ascenseur, dont l'édification a coûté -officiellement- la modique somme de 52 millions de R$ (!), est un plus indéniable pour les favelados de Cantagalo, on peut néanmoins sérieusement s'interroger sur les véritables bénéficiaires d'une telle "oeuvre", quelque peu grandiloquente : ne seraient-ce point plutôt les promoteurs immobiliers des alentours (où le m² se négocie déjà à des niveaux élevés) qui voient leurs prochains projets se valoriser sensiblement, ou les politiques en place, qui présentent à leurs "clients" (que cela soit leurs électeurs, qui doivent se prononcer très prochainement, ou les membres de la FIFA ou du CIO, impressionnés par la magnificence du bâtiment et rassurés par les moyens déployés pour garantir une Coupe du Monde de football et des Jeux Olympiques paisibles) une "vitrine" dont le budget aurait certainement pu être divisé par dix si l'on s'était attaché à construire un ascenseur seulement "utilitaire" (ie dont le seul but aurait été d'acheminer les habitants jusqu'à chez eux). Et puis il fallait bien qu'en cette année d'élection, quelques projets, si possible emblématiques et ostensibles, issus du fameux PAC (Programa de Aceleração do Crescimento, Programme d'Accélération de la Croissance), voient le jour, pour légitimer l'action de l'ex-Ministre de la Maison Civile en charge de ce plan gouvernemental...en l'occurence l'actuelle candidate du PT à la présidentielle d'octobre, Dilma Rousseff. Et l'ascenseur de Cantagalo, comme le Complexe des Sports de Rocinha (nouvellement inauguré également), en fait partie...

Quoiqu'il en soit, votre serviteur a pu quand même apprécié le côté "accueillant" des lieux, avec en particulier un Mirante (point de vue panoramique, à 65 mètres de haut) qui offre une vue assez impressionnante sur une bonne partie de la Zona Sul : la plage d'Ipanema au sud, la Lagoa à l'ouest, et les modestes habitations de la favela (sur-exposées au vu et au su des "voyeurs chics" du quartier -dont je fais partie) au nord. A n'en pas douter, voici l'une des nouvelles étapes "touristiques" que les habitants et visiteurs occasionnels de Rio inscriront prochainement (ou dès aujourd'hui, le dimanche étant déjà une journée de trafic intense de badauds étrangers à la communauté...) à leurs agendas ! Et ce de surcroît qu'avec l'installation de l'UPP (les forces de polices dites "pacificatrices") de Cantagalo en décembre dernier, la sécurité est garantie dans le lieu. Ce qui, ne boudons pas notre plaisir, est quand même une grande avancée, d'abord pour les habitants de la favela !

Ci-dessous quelques photos, prises depuis l'entrée du "monument", ou depuis le Mirante (poétiquement baptisé Mirante da Paz -Point de vue de la Paix)...
L'ascenseur de Cantagalo vu de la Rue T.de Melo
La plaque du Mirante
Vue sur Cantagalo
Vue sur Lagoa - les "Deux Frères"
Vue sur Ipanema

07 août 2010

Petite visite à la favela Dona Marta !

Notre retour à Rio en ce début de semaine a coïncidé avec la venue de ma grande amie Anne-Marie, universitaire québécoise, qui après avoir vécu durant 6 mois à Rio au premier semestre 2009, y revient pour poursuivre ses recherches sur les évolutions de la société brésilienne (et profiter accessoirement des lieux !). Dans ce cadre, elle a programmé une "montée" sur le morro de Dona Marta, où vivent les habitants de la favela du même nom (à peu près 6.000 habitants dans un peu plus de 1.000 habitations), en particulier pour étudier les réactions de la population à la construction du mur censé protéger l'expansion de la favela sur la Mata Atlântica (je vous en ai déjà parlé ici). Elle accepte gentiment que je l'accompagne, et je promets d'être le plus discret et le plus sage possible :)
Nous rejoignons Tatiana (pas ma maman, non !), la guide-géographe qui assiste Anne-Marie dans sa découverte des lieux, puis nous arrivons au pied de la favela. Le calme règne, l'atmosphère est bon enfant, et nous avançons très naturellement jusqu'au pied du funiculaire de Dona Marta : inauguré en 2006 dans le cadre de l'opération "Favela Bairro", il permet aux habitants de rejoindre leurs quartiers respectifs sans trop souffrir de la déclivité des lieux. Nous l'empruntons au milieu des enfants qui rentrent de l'école, et nous en descendons en son premier arrêt (il compte au total quatre tronçons).   

Nous commençons à nous enfoncer dans Dona Marta, via la Rua da Matriz (la favela dispose de ses propres noms de rues, dont les affichettes ont été "sponsorisées" par la compagnie d'électricité), en traversant celle-ci d'est en ouest afin de nous approcher du fameux "mur de la honte". Plusieurs enfants gambadent dans les rues ou jouent de la "pipa" (les cerfs-volants), et nous ne ressentons aucune tension particulière ni aucune agressivité de la part des gens, comme si au fond la balade par des "étrangers" dans la favela pacifiée (Dona Marta a été la première des favelas de Rio à accueillir une fameuse UPP - Unité de Police Pacificatrice, j'en avais également déjà parlé ici et j'y reviendrai un peu plus loin) était devenue une activité naturelle, acceptée par tous.
Nous parvenons finalement aux abords du mur, non sans avoir devisé avec quelques habitants qui préparent, en ce vendredi après-midi, la "festa agostina" (fête d'août) de la communauté, qui aura lieu tous les week-ends de ce mois-ci. Ceux-ci sont globalement souriants et accueillants, et nous expliquent, à propos du mur, que celui-ci est très mal accepté par tous, qui y voient une tentative d'enfermement, voire de ségrégation (l'expression est d'ailleurs tagguée sur l'un des pans du mur...cf ci-dessous) de la part du gouvernement (de l'Etat de Rio), dans une logique d'opposition et de division (le verbe "dividir" employé par plusieurs habitants) des classes riches et de la population favelada. Tous considèrent que l'argument "préservation de la nature" ne tient pas la route, et il faut avouer que l'on voit mal la favela s'étendre encore à l'ouest, puisque l'on est à flanc de rochers...

Nous poursuivons la balade en grimpant un peu plus haut à travers les ruelles, jusqu'à ce belvédère refait à neuf et qui accueille depuis juin 2010 un portait et une statue de Michael Jackson ! C'est une oeuvre des habitants de la communauté en hommage à la pop star, qui, en 1996, avait tourné une bonne partie de sa chanson "They don't care about us" dans le coeur de Dona Marta ! Ci-dessous la photo de la statue ainsi que le clip vidéo de la chanson, pour le plaisir ! 

Nous reprenons le funiculaire pour monter tout au haut de la favela. Bien sûr les conditions de vie (et sanitaires en particulier) ne sont guère enviables à Dona Marta...en revanche, maigre consolation, les habitants bénéficient d'un panorama incroyable sur la Zona Sul de Rio : Dois Irmãos, Pain de Sucre, Corcovado, Lagoa...on peut embrasser d'une seule vue l'ensemble de ces symboles de la Cidade Maravilhosa ! Tout en haut, c'est là aussi où a choisi de s'installer l'UPP de Dona Marta, dans un petit immeuble bleu plutôt "cosy". Voici maintenant près de deux ans que les forces pacificatrices de la police sont présentes, commandées par la charismatique et jeune capitaine Priscilla de Oliveira Azevedo (une femme, oui, ce qui n'est pas semble t-il sans causer quelques soucis à certains mâles de la favela...), et force est de constater que si le calme est revenu, si les tiroteios (tirs sporadiques) se sont arrêtés, si le trafic de drogue semble avoir été éradiqué, la présence permanente d'UPP y est pour beaucoup (même si nous n'avons nous-mêmes croisé aucun policier durant les 3 heures que nous sommes restés dans Dona Marta). Les habitants le reconnaissent à demi-mot, mais soulignent également que leur quotidien n'a pas été drastiquement modifié (des règles existantes ayant été substituées par d'autres). On ne peut s'empêcher d'être un peu perplexe, car il nous semble que l'apport de la sécurité dans la communauté, et donc vivre sans crainte d'être blessé par une balle perdue, est un bien unique qui vaut finalement la mise en place de "nouvelles règles". Mais il est vrai que nous n'habitons pas au quotidien dans Dona Marta...Au hasard de notre balade, nous apercevons tout de même la célèbre Priscilla en compagnie de deux de ses hommes, à l'intérieur de la caserne...
Les deux questions majeures que soulèvent néanmoins les UPP sont la capacité à étendre le programme aux quelques 1.000 favelas de Rio, alors que seule une quinzaine d'entre elles sont pour l'instant dotées d'une police de ce type (cela paraît inenvisageable, faute de ressources, humaines comme financières), et la pérennité du dispositif, soit après la mandature de ce gouvernement estadual, initiateur du projet, soit après les Jeux Olympiques de 2016 (les UPP sont une vitrine évidente pour rassurer l'opinion internationale dans le cadre de ce grand évènement, mais qu'adviendra t-il après ceux-ci ?
 

Au-delà des UPP, il est à noter que la mairie de Rio vient de lancer un projet très ambitieux en direction des communautés de la ville (qui sous certains aspects me fait quand même un peu penser au programme "Favela Bairro" de la précédente équipe municipale), qui s'intitule "Morar Carioca" ("Vivre Carioca"), et dont l'objectif avoué est l'urbanisation complète des favelas de la ville à l'horizon 2020 -c'est-à-dire les doter de tous les services municipaux basiques type rues goudronnées, places, trottoirs, crèches, écoles, terrains de sport ou encore postes de santé...Le programme est doté d'un colossal budget de 8 milliards de reals (soit environ 3,5 milliards d'euros), à la mesure de l'ambition déclarée et de la taille du projet, herculéen lui aussi. "Morar Carioca" a pour objectif définitif de régulariser la situation des favelas, construites en zone de non-droit, et doit également intégrer un volet relogement pour les nombreuses communautés situées sur des morros à risque (voir les terribles glissements de terrain survenus en avril 2010). Là encore, l'enjeu majeur sera la continuité dans l'action et le respect des engagements pris, principalement en matière budgétaire, dans un pays où les projets se succèdent au gré des gouvernants à la recherche d'effets d'annonce...mais on aurait tort de faire la fine bouche et il faut accorder du crédit à ces programmes (UPP, "Morar Carioca") menées par un gouverneur d'Etat et un maire jeunes et plutôt décidés, après des années d'atermoiements et d'inaction en matière de gestion de l'espace urbain de Rio (et en particulier des favelas). 

Il nous faut maintenant quitter Dona Marta. Nous redescendons par le même funiculaire (après une petite attente due a une panne intempestive), dans lequel nous tentons de discuter avec une vieille habitante de la communauté, un peu acariâtre et boudeuse, qui nous fait comprendre que la présence de touristes (même si je me refuse par fierté à penser que j'en suis un) ou de visiteurs extérieurs à Dona Marta (là, admettons que j'en soit un ;) n'est pas pour la ravir...le tout dit sans animosité excessive néanmoins. On peut comprendre ce type de réactions, il doit être désagréable de voir passer régulièrement (on a croisé des -vrais- touristes argentins dans le funiculaire) des étrangers venus voir la misère ou se donner un petit frisson dans les zones prétendument à risque de la ville. Voilà aussi pourquoi j'ai mis aussi longtemps à "visiter" une favela, et pourquoi j'ai finalement souhaité le faire dans le cadre du travail mené par Anne-Marie. Merci encore à elle, l'expérience fut passionnante.

13 février 2010

Les murs des favelas, la réalité cachée de Rio...

Si le mois de février, dans le coeur de l'été carioca, est propice à la fête, avec le Carnaval, les écoles de samba, les "blocos" dans tous les quartiers de la ville, le soleil ardent qui adoucit les moeurs et nous conduit tous à la plage, il semble aussi le mois idoine pour avancer sur un projet "caché", voire semi-honteux (qui en tout cas ne fait pas les unes des journaux, ni n'était mis en avant dans le dossier de candidature de la ville de Rio pour les Jeux Olympiques de 2016) : l'encerclement par un mur de 2,5 mètres de haut des favelas les plus emblématiques de la ville, décidé par le gouverneur musclé de l'état de Rio, Sergio Cabral.

La favela-chic de Dona Marta, sur les hauteurs de Botafogo, a eu le triste privilège d'inaugurer en 2009 ce programme dont le but affiché est de "protéger la Mata Atlantica -la Forêt Atlantique- de l'occupation désordonnée des habitations des comunidades de Rio", explique Icaro Moreno, le président de l'Emop (l'entreprise des travaux publics de Rio). La réalité semble toute autre : ces "murs de la honte", comme l'appelent de nombreux cariocas (minoritaires, semble-t-il, malheureusement) et les associations humanitaires, érigés -comme par hasard- seulement dans la Zona Sul (les quartiers chics et "cartepostalesques" de Botafogo, Urca, Leme, Copacabana, Ipanema, Leblon), dressent une frontière physique entre les favelas et les quartiers résidentiels, renforçant la sentiment d' "emprisonnement" des classes populaires dans des comunidades cloîtrées et honteuses, pour rassurer les habitants riches des quartiers sud (et accessoirement augmenter la valeur de leurs biens immobiliers...), dans une logique révoltante de ségrégation de la pauvreté.

Ce mois de février donc, voit débuter les travaux de construction du mur de la plus importante favela de Rio (et d'Amérique Latine), la Rocinha. Plus de 3.000 mètres (!) à construire d'ici à décembre prochain, d'après l'Emop. Une dizaine d'autres comunidades, toutes basées dans la Zona Sul, devraient être "entourées" d'ici à fin 2011. Ci-dessous une photo de l'ébauche du mur de Rocinha, à Portão Vermelho.
On ne peut que regretter le déploiement de cette politique court-termiste et qui ne fait que dresser encore plus les habitants de Rio les uns contre les autres, au détriment d'une vraie politique d'urbanisation de la ville, menée sur le long terme et faisant fi des considérations populistes très "carbraliennes". Il est plus facile (et moins coûteux, certes) de construire un mur de béton que de lancer des programmes de logements plus décents pour les habitants des comunidades de Rio. Pourquoi ne pas s'inspirer du modèle français (avec les ZUP par exemple), qui certes n'est pas forcément la panacée, mais vaut 100 fois mieux que de ces bidonvilles insalubres où s'entassent près de 30% de la population de la ville ? Alors oui, le niveau d'imposition n'est pas le même, et les ressources budgétaires doivent manquer. Mais quand on construit une Cité de la Musique (inachevée!) à 500 millions de reais (!!) ou que l'on veut lancer une Cité du Football budgetée à 200 millions de reais, on a, à mon sens, les moyens, dans la durée et avec (beaucoup) de la volonté, de faire bouger les lignes en matière d'urbanisation à Rio...

Pour plus d'informations sur le sujet, lire l'interview de la (très remontée) sociologue Vera Malaguti, de l'Institut Carioca de Criminologie, sur l'excellent site de l'association Autres Brésils. Bon, l'emploi du terme fascisme à plusieurs reprises me semble abusif, mais l'interview n'en perd guère de son intérêt !

Et puis, sur le sujet, mais aussi au-delà, ce super reportage dans un Rio méconnu. Il s'agit de l'émission "Fault-Lines" d'Al-Jazeera English (si!). Où l'on voit que derrière la carte postale de la Cidade Maravihosa se cache une politique urbaine violente, ségrégationniste et populiste. Le reportage est clairement à charge (voire avec un a priori négatif un peu systématique), on sent que la journaliste veut faire dans le sensationnel et le choquant, mais le fait est qu'elle donne la parole à tous les bords, le gouverneur comme l'habitant de la favela ou le trafiquant (en maillot de l'équipe de France de foot !), et c'est un éclairage saisissant sur cette ville de tous les extrêmes. Voir en particulier la "montée" du BOPE, la police spéciale, pour "pacifier" la comunidade de Cantagalo avant l'installation de son UPP (voir mon article ici), on se croit clairement en guerre !.


Merci à Anne-Marie B. pour l'envoi de cette vidéo...Beijos, Anne-Marie ! :) 

14 janvier 2010

Les favelas de Rio "pacifiées" pour de bon ?

Après des décennies de stratégie de pure répression de la criminalité dans les quelques 1000 (!) favelas que compte Rio de Janeiro, l'année 2009 et ce début d'année 2010 semble augurer d'un changement majeur dans la gestion de la sécurité publique.

Jusqu'alors, la conduite des autorités policières (Police Militaire et BOPE), dépendant de l'état de Rio, se résumait basiquement à : "c'est le bazar dans la favela, on monte avec force arsenal, on canarde les trafiquants (et pas que), on redescend...3 mois après, c'est de nouveau le bazar, on remonte, etc...". Bref, une stratégie basée uniquement sur l'emploi de la force et sur une confrontation incessante entre une Police Militaire corrompue et dépassée et la population des comunidades partagées entre le souhait de voir les favelas nettoyées des trafics éventuels et leur détestation de ces policiers violents.
Ci-dessous la favela de Pavão-Pavãozinho, au-dessus de Copacabana :

Au début de l'année 2009, un changement majeur est donc intervenu avec la création de nouvelles unités de police, qui répondent au doux acronyme d'UPP (soit "Unités de la Police Pacificatrice") : composées de jeunes policiers, formés aux techniques traditionnelles de maintien de l'ordre, mais également aux disciplines plus hétérodoxes comme la sociologie ou la psychologie, celles-ci ont comme objectif de maintenir durablement l'ordre au sein des favelas dans lesquelles elles s'installent, puisque, nouveauté majeure, les UPP résident au sein même des comunidades, à l'issue du "travail" préliminaire de "nettoyage" de la place de trafiquants en tout genre menés en amont par les commandos d'élite de la Police Militaire type BOPE.

C'est ainsi qu'aujourd'hui, une dizaine de favelas, théâtres historiques de trafics en tout genres et haut lieux de la criminalité carioca, disposent de leur propre UPP : la première à en être pourvue fut la petite favela du quartier de Botafogo, Dona Marta, au tout début de 2009 ; suivirent en février la fameuse Cidade de Deus, immortalisée en 2002 par le film de Fernando Mereilles, en février encore Jardim Batan, en juin Babilonia et Chapeu Mangueira, au-dessus de Leme, puis à la toute fin de 2009 les emblématiques Cantagalo et Pavão-Pavãozinho, situées sur les hauteurs d'Ipanema et Copacabana. La "pacification" de ces dernières par un bataillon de 250 jeunes policiers, qui n'a pas été sans heurts (les trafiquants ripostant à la fin novembre à la "montée" du BOPE en incendiant un bus sur l'avenue Nossa Senhora de Copacabana, grande avenue passante de Rio), a été très médiatisée, en raison de la situation de ces deux favelas, proches de hauts lieux touristiques, et a permis aux habitants de passer des fêtes de fin d'année plutôt tranquilles.
L'UPP de Cantagalo et Pavão-Pavãozinho :
Les médias célèbrent ainsi la "rédemption des favelas" et le "retour de l'Etat dans les morros de Rio", soulignant à juste titre le succès rencontré par les UPP dans la lutte contre la criminalité : ainsi, le nombre de vols de voitures a chuté de 44% à Dona Marta en un an, ou encore les nombre d'homicides s'est effondré de 82% dans la Cidade de Deus.

Si l'on ne peut que se réjouir de cette inflexion nette de sortie d'une stratégie purement belliqueuse de la part des autorités, certaines questions restent cependant en suspens :
- Comment étendre ce modèle, extrêmement couteux en "ressources" policières (les UPP comptent aujourd'hui plus de 1000 policiers pour 200.000 habitants "couverts", dans 10 comunidades de la ville), à l'ensemble des 1000 favelas de Rio, et aux 2,5 millions d'habitants qui les composent ?
- Quelle sera la réaction des trafiquants les plus "durs" de la ville, qui dominent des favelas emblématiques comme l'énorme Rocinha (300.000 habitants) ou Vila Cruzeiro (30.000 personnes) ?
- Comment garantir un revenu alternatif aux (nombreux) habitants des favelas qui bénéficiaient de l'aide financière bienveillante des trafiquants, en échange de leur silence ou de leurs menus services ? C'est toute une économie parallèle qui disparaitrait et qui est/sera à remplacer, si l'on ne veut pas voir repartir la petite criminalité (vols, asaltos...) aux alentours des favelas "pacifiées"...

Bref, il ne suffira pas seulement d'"arranger" la riche Zona Sul de Rio afin qu'elle soit apprêtée de belle manière pour la Coupe du Monde de Football en 2014, ou bien entendu les Jeux Olympiques en 2016. La communication et quelques bataillons de police supplémentaires ne suffiront pas pour résoudre les endémiques problèmes de pauvreté, d'exclusion sociale et d'inégalités effarantes dont souffrent Rio et le Brésil (à propos de l'inégalité, voir le classement des pays du monde établis à partir du coefficient de Gini, les résultats sont accablants pour le Brésil : 117ème pays sur 124...). Il faudra au prochain président, au prochain gouverneur (élections prévues fin 2010) s'attaquer enfin à la réforme du système éducatif, à la révision drastique de l'imposition directe, bien trop légère, à la chasse à la corruption...Autant de sujets qui ne manqueront pas d'être au coeur de l'actualité du Brésil ces prochains mois !

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