13 février 2010

Les murs des favelas, la réalité cachée de Rio...

Si le mois de février, dans le coeur de l'été carioca, est propice à la fête, avec le Carnaval, les écoles de samba, les "blocos" dans tous les quartiers de la ville, le soleil ardent qui adoucit les moeurs et nous conduit tous à la plage, il semble aussi le mois idoine pour avancer sur un projet "caché", voire semi-honteux (qui en tout cas ne fait pas les unes des journaux, ni n'était mis en avant dans le dossier de candidature de la ville de Rio pour les Jeux Olympiques de 2016) : l'encerclement par un mur de 2,5 mètres de haut des favelas les plus emblématiques de la ville, décidé par le gouverneur musclé de l'état de Rio, Sergio Cabral.

La favela-chic de Dona Marta, sur les hauteurs de Botafogo, a eu le triste privilège d'inaugurer en 2009 ce programme dont le but affiché est de "protéger la Mata Atlantica -la Forêt Atlantique- de l'occupation désordonnée des habitations des comunidades de Rio", explique Icaro Moreno, le président de l'Emop (l'entreprise des travaux publics de Rio). La réalité semble toute autre : ces "murs de la honte", comme l'appelent de nombreux cariocas (minoritaires, semble-t-il, malheureusement) et les associations humanitaires, érigés -comme par hasard- seulement dans la Zona Sul (les quartiers chics et "cartepostalesques" de Botafogo, Urca, Leme, Copacabana, Ipanema, Leblon), dressent une frontière physique entre les favelas et les quartiers résidentiels, renforçant la sentiment d' "emprisonnement" des classes populaires dans des comunidades cloîtrées et honteuses, pour rassurer les habitants riches des quartiers sud (et accessoirement augmenter la valeur de leurs biens immobiliers...), dans une logique révoltante de ségrégation de la pauvreté.

Ce mois de février donc, voit débuter les travaux de construction du mur de la plus importante favela de Rio (et d'Amérique Latine), la Rocinha. Plus de 3.000 mètres (!) à construire d'ici à décembre prochain, d'après l'Emop. Une dizaine d'autres comunidades, toutes basées dans la Zona Sul, devraient être "entourées" d'ici à fin 2011. Ci-dessous une photo de l'ébauche du mur de Rocinha, à Portão Vermelho.
On ne peut que regretter le déploiement de cette politique court-termiste et qui ne fait que dresser encore plus les habitants de Rio les uns contre les autres, au détriment d'une vraie politique d'urbanisation de la ville, menée sur le long terme et faisant fi des considérations populistes très "carbraliennes". Il est plus facile (et moins coûteux, certes) de construire un mur de béton que de lancer des programmes de logements plus décents pour les habitants des comunidades de Rio. Pourquoi ne pas s'inspirer du modèle français (avec les ZUP par exemple), qui certes n'est pas forcément la panacée, mais vaut 100 fois mieux que de ces bidonvilles insalubres où s'entassent près de 30% de la population de la ville ? Alors oui, le niveau d'imposition n'est pas le même, et les ressources budgétaires doivent manquer. Mais quand on construit une Cité de la Musique (inachevée!) à 500 millions de reais (!!) ou que l'on veut lancer une Cité du Football budgetée à 200 millions de reais, on a, à mon sens, les moyens, dans la durée et avec (beaucoup) de la volonté, de faire bouger les lignes en matière d'urbanisation à Rio...

Pour plus d'informations sur le sujet, lire l'interview de la (très remontée) sociologue Vera Malaguti, de l'Institut Carioca de Criminologie, sur l'excellent site de l'association Autres Brésils. Bon, l'emploi du terme fascisme à plusieurs reprises me semble abusif, mais l'interview n'en perd guère de son intérêt !

Et puis, sur le sujet, mais aussi au-delà, ce super reportage dans un Rio méconnu. Il s'agit de l'émission "Fault-Lines" d'Al-Jazeera English (si!). Où l'on voit que derrière la carte postale de la Cidade Maravihosa se cache une politique urbaine violente, ségrégationniste et populiste. Le reportage est clairement à charge (voire avec un a priori négatif un peu systématique), on sent que la journaliste veut faire dans le sensationnel et le choquant, mais le fait est qu'elle donne la parole à tous les bords, le gouverneur comme l'habitant de la favela ou le trafiquant (en maillot de l'équipe de France de foot !), et c'est un éclairage saisissant sur cette ville de tous les extrêmes. Voir en particulier la "montée" du BOPE, la police spéciale, pour "pacifier" la comunidade de Cantagalo avant l'installation de son UPP (voir mon article ici), on se croit clairement en guerre !.


Merci à Anne-Marie B. pour l'envoi de cette vidéo...Beijos, Anne-Marie ! :) 

13 commentaires:

Cyrille Bellier a dit…

Salut,
A côté de l'expérience française, regarder ce qui se fait en Tunisie avec les programmes de rénovation des quartiers populaires. Parmi les résultats positifs, pas de bidonville dans le pays.
c

Antony a dit…

Salut mon Cyrille !
Tudo bem ? ;)
Tu as un lien à me proposer pour en savoir + ?
Abraços
Anto

Fabien a dit…

Je suis d'accord pour dire que seuls, ces murs ne règleront rien, et il est impératif de construire des sortes de HLM pour reloger les favelados. Ceci dit, ne pas construire ces murs, c'est aussi prendre la responsabilité de laisser les favelas poursuivre leur expansion, avec à la clé des zones de non droit encore plus étendues, une police toujours plus violente pour rentrer dans ces immenses bidonvilles, et des glissements de terrain mortels comme on l'a vu récemment. On reproche à Cabral d'être populiste, ce qui est probablement vrai. Mais selon moi, dénoncer ces murs, c'est très politiquement correct, bienpensant, mais ça ne fait que contribuer au pourrissement de la situation, qui empire de jour en jour.

Antony a dit…

Ton point de vue se défend Fabien. Le problème, c'est que moi je ne vois que l'aspect répressif et "enfermant" dans la politique urbaine de Cabral (qui est un vrai populiste, n'en doutons-pas), et pas le volet "positif" qui devrait être celui d'enfin lancer une grande politique d'urbanisation de l'état de Rio. La ville a fini, ou presque, de croître en habitants, il est temps de passer au qualitatif et que les autorités arrêtent la stratégie du parquage et de la ségrégation urbaine. Et oui c'est bien-pensant, et je le revendique :)

Fabien a dit…

En fait, il me semble que le principal mur existe déjà entre riches et pauvres. Il n'y a qu'à voir dans la zone sud la taille des barreaux à l'entrée des immeubles, les caméras de surveillances, les portiers, etc... De fait, pauvres et riches vivent dans 2 mondes déjà séparés.
Je pense que si on avait construit ces murs dès les années 80 (en menant parallèlement de vastes programmes de logement, bien sûr), ça aurait limité la taille des favelas et évité le chaos que connaissent les zones nord principalement. Donc si on veut éviter que l'expansion se poursuive, au nord comme à Barra ou Rocinha, et pense qu'un mur est un moindre mal.

Antony a dit…

Tu as raison, Fabien, la fracture sociale est béante dans ce pays, et le contraste est sidérant entre la Zona Sul (les plages) et les morros tout proches...j'habite à Arpoador, à 8 mn à pied de Pavao-Pavaozinho, et pourtant c'est un autre mode pour moi. Mais tu ne fais qu'entretenir, que dis-je tu empires encore plus la situation en cloisonnant derrière des murs, tels des animaux en cage, la population déjà pauvre et déshéritée des favelas. Comment cela peut-il être une solution ? Tu ne fais que dresser encore plus les gens les uns contre les autres, et en + tu te conduis de manière inhumaine. Faut arrêter avec la préservation de la mata, tu sais bien que c'est une ridicule justification...Où habites-tu, tu sembles (tout de même ;) bien connaitre le sujet.

Fabien a dit…

J'ai vécu pas très loin de chez toi, à Ipanema, à 30 mètres de la place du Général Osorio (Rua Barão da Torre). Mon immeuble était à 20 mètres de Cantagalo-Pavão Pavãozinho, et j'avais la désagréable impression de vivre à côté d'"eux", mais sans jamais les côtoyer. J'étais étudiant en échange à la PUC (d'août à décembre dernier), dans un univers complètement blanc et friqué. Donc quand il s'agit d'inégalités, je visualise assez bien le problème.
La question écologique n'a rien à voir là dedans, c'est l'évidence même, je suis bien d'accord. Simplement, je ne pense pas que ces murs empireraient la ségrégation qui existe déjà. La plupart des favelas de Rio sont situées dans des zones où de toute façon, les riches ne s'installeront jamais parce que très difficilement accessibles : en hauteur, avec des glissements de terrain fréquents, sans accès routier, etc... Donc je ne vois pas vraiment en quoi ça séparera les riches des pauvres, puisque les riches n'iront jamais vivre sur les hauteurs des morros de Cantagalo, de Rocinha ou de Leme. Par contre, ça peut éviter que de nouveaux baraquements en dur viennent grossir les bidonvilles. Or, c'est quand les favelas deviennent surpeuplées que la concentration de pauvreté entraîne une fuite en avant vers la violence d'un côté, et la parano sécuritaire de l'autre. Et c'est là que la ségrégation progresse, d'où l'urgence, selon moi, de contenir les favelas, y compris par ce symbole moche qu'est un mur. Ca séparera les pauvres de la végétation, mais les riches resteront en bas des morros avec ou sans mur.
Ceci dit, je le répète, je suis parfaitement conscient que seuls, ces murs ne serviront à rien s'ils ne sont pas accompagnés de plans de relogement avec des sortes de HLM.

Fabien a dit…

A côté de ça, ton blog est très bien ! Non non, je ne dis pas ça pour t'attendrir et te mettre de mon côté, je sais déjà que ça ne marchera pas ! Mais félicitations quand même !

Antony a dit…

Merci Fabie pour tes compliments sur le blog. Reste conectado, muito mais em breve ! :)

Gaëlle F. a dit…

Vraiment super ce blog ! Je suis tombée dessus par hasard et c'est une bonne surprise ;)
Moi aussi amoureuse du Brésil, je n'ai pas encore la chance d'y habiter mais "Enquanto tem vida tem esperança"...
Je me suis permise de partager cet article sur les murs de la honte dans les favelas cariocas...
Bonne continuation e boa sorte !
ps : Allez visiter Bahia et Salvador (si ce n'est pas déjà fait), personnellement ma ville brésilienne préférée...

Antony a dit…

Merci Gaëlle pour vos compliments ! Abonnez-vous et faites passer ! :)
Je connais déjà Salvador...et je dois vous avouer que je préfère Rio ;)
En espérant vous voir un jour dans notre Cidade Maravilhosa !

Anonyme a dit…

Merci pour cette information interessante

Anonyme a dit…

Article très intéressant, je partage aussi!
merci pour ces informations,

Hélène

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