01 mars 2010

Indices socio-économiques : la montée en puissance de la classe C

L'un des facteurs les plus éclairants des progrès effectués par le Brésil ces dernières années en matière socio-économique est sans conteste la montée en puissance de la classe moyenne brésilienne, cette fameuse classe "C", qui est historiquement la plus importante en terme d'"effectifs", mais qui pour la première fois en 2009, est également devenue celle qui agrège la part de revenu la plus importante du pays : 49% des brésiliens, soit 91 millions d'entre eux, appartiennent désormais à la classe C (celle dont les revenus sont compris entre 1.115 et 4.807 R$ par mois), et pèsent désormais plus de 46% des revenus du pays. En 2003, première année du gouvernement Lula, la classe C ne pesait "que" 37,5% de la population, pour seulement 37% de la part de revenus. Ainsi c'est près de 27 millions de brésiliens (la moitié de notre France !) qui en l'espace de 7 ans ont pris l'ascenseur social et sont "montés" des classe "inférieures", D et E, jusqu'à la classe moyenne. Cet indéniable progrès ne doit cependant pas masquer le fait que le pays reste encore très inégalitaire, puisque les classes supérieures (A et B) concentrent 44% des revenus tout en ne pesant que 10% des effectifs. Le coefficient de Gini brésilien (qui mesure le degré d'inégalité dans la distribution des revenus) reste ainsi l'un des plus élevés au monde -bien qu'il soit indicé à la baisse depuis 7 ans.

La question que l'on se pose bien évidemment, c'est jusqu'à quel point le gouvernement de Lula a été moteur dans la "massification" de cette classe moyenne au cours de ses 7 années de "règne". La lecture de l'interview du sociologue Bolivar Lamounier (photo de droite) accordée à l'hebdomadaire Veja la semaine dernière est éclairante... : 
"La croissance de la classe C lors de ces dernières années est une conséquence directe de la stabilité économique. Avec l'élévation du pouvoir d'achat, la consommation augmente. Le crédit est devenu accessible à des gens qui précédemment ne possédaient même pas de compte bancaire. Il est aujourd'hui possible d'acquérir une voiture en 70 fois, quelque chose qui était impensable durant les années d'hyper-inflation, simplement parce qu'il n'y avait pas de financement.(...)La classe C n'est pas le fruit du gouvernement actuel. Son origine est à mettre au crédit de la globalisation économique, qui s'est mise en place au Brésil voici 20 ans. Nous nous sommes ouverts au monde, et nos relations commerciales avec les autres pays se sont fortifiées. Cela n'a été possible, de manière évidente, que parce que notre économie s'est stabilisée et que notre monnaie a gagné le respect. Fernando Henrique Cardoso (le précédent président du Brésil, entre 1994 et 2002) s'est distingué avec le plan real, mais Lula a aussi gagné les élections après s'être engagé à préserver la stabilité.(...)Défendre la stabilité, en particulier de la monnaie est en la matière une attitude progressiste. Sans cela, il ne peut y avoir redistribution des richesses, et donc d'enrichissement de la société dans son ensemble. Le gouvernement Lula a été particulièrement attentif en matière de politique monétaire et a privilégié la stabilité économique. Cela a été très bénéfique à  la classe moyenne.(...)Vivre dans un cadre économique plus stable permet également aux citoyens de devenir plus réalistes. Ainsi, ceux-ci arrêtent de simplement espérer l'aide permanente de la providence divine ou de l'état, et prennent conscience que leur développement matériel dépend beaucoup de leur propre effort.(...)La poursuite de la croissance de la classe moyenne devra intégrer la nécessité d'engagement collectif qui aujourd'hui fait défaut au peuple brésilien : dans cette classe C, en effet, on observe de manière aigüe un caractère typique de la culture brésilienne, qui est une forme d'aversion à s'associer avec d'autres personnes qui ont les mêmes intérêts, mais qui ne font pas partie de sa famille ou de son cercle d'amis les plus proches. De ce point de vue, nous les brésiliens, sommes de "faux" citoyens. Le concept de citoyenneté se caractérise justement par l'association d'intérêts avec d'autres citoyens qui ne font pas partie de nos relations quotidiennes, et nous devrons corriger cet atavisme si nous voulons poursuivre notre progression." 

De mon point de vue, si le premier mérite de Lula semble bien être d'avoir pu consolider la stabilité économique initiée par FHC, je crois qu'il serait injuste de réduire son mérite à simplement ça. Il semble en effet indéniable qu'à la fois les programmes sociaux mis en place et/ou étendus type Fome Zéro, Bolsa Familia ou Minha Casa, Minha Vida, mais aussi l'évident travail de réhabilitation de l'image du Brésil à l'extérieur de ses frontières (source d'investissements étrangers multipliés sur le territoire brésilien), ont été des accélérateurs forts de la croissance de cette classe moyenne et de la réduction générale des inégalités (qui restent colossales, malheureusement...).

Pour en savoir plus sur ce sujet passionnant, lire le récent bouquin de Lamounier, "La classe moyenne brésilienne - ambitions, valeurs et projets de société", disponible -seulement en portugais- aux éditions Campus/Elsevier.

5 commentaires:

Fabien a dit…

Je vais encore me faire l’avocat du diable, mais si je trouve le bilan de Lula correct, je reste déçu sur de nombreux aspects. Tout d’abord, je ne comprends pas que le Brésil fasse encore partie des pays où les ventes d’armes sont autorisées. Contre l’opinion publique, je pense que Lula aurait dû les interdire, ce qui aurait sans doute limité la fuite en avant dans la violence dans les grandes villes. D’autre part, en matière de corruption, il me semble que Lula aurait dû couper beaucoup de têtes dans la police et les administrations. Ensuite, j’ai appris sur ton propre blog que l’imposition, notamment des plus riches, est particulièrement faible au Brésil. Or, si Lula avait augmenté les impôts pour les catégories les plus favorisées (qui de toute façon ne votent pas pour lui !), la politique de grands travaux aurait pu être beaucoup plus ambitieuse. Comment se fait-il que dans l’agglomération de Rio, grande comme celle de Paris, il n’y ait que 2 pauvres lignes de métro ? Et ce TGV Rio-São Paulo dont on parle et qu’on ne voit jamais venir ? Pour finir, est-ce que la priorité, dans le budget brésilien, est d’acheter des avions Rafale, des sous-marins nucléaires et des hélicos de guerre ? Favoriser les transferts de technologie oui, mais là, ça me paraît cher payé compte tenu des priorités du pays !

Antony a dit…

Salut Fabien
Tu ne te fais certainement pas l'avocat du diable, parce que je suis globalement d'accord avec toi ! Mon commentaire de fin de post ne cherche qu'à "modérer" un peu la position, indéniable néanmoins, du sociologue (si je ne partageais pas là aussi son point de vue, je ne l'aurais pas cité ;) Et oui, le grand échec de Lula c'est de n'avoir pas révisé drastiquement le système d'imposition directe. Je l'ai déjà écrit, je le confirme ! :)

Benoît a dit…

On pourra aussi se procurer "Le Brésil au XXIe siècle" par Alain Rouquié. En français. Pour une vision plus générale.

Antony a dit…

Merci Benoît. Le bouquin a l'air très bon. A +

Anonyme a dit…

Je pense qu'il y a eu un vote sur les ventes d'armes et je pense encore qu'il y a eu un très fort pourcentage qui a voté pour.

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